Mercredi, 13h10. - Un souvenir, une odeur. -
Une lente journée d'agonie.
Je me retrouve assise sur mon banc habituel de mon arrêt de bus. Journée comme les autres, je ne m'en rappelle déjà plus. Quelle importance.. ? Sur mon banc, seule, tranquille devrais-je plutôt dire, j'observe… les gens. Ce jeune qui déambule et qui attends son tram. Cette femme pressée qui tiens un enfant boudeur par la main. Un homme, d'âge mur apparemment, vêtu d'un sombre costume et arborant attaché case et cravate, qui passe prés de moi. Sans me voir. Quelle importance.. ? Dans environ trente minutes, mon bus arrivera. Je monterai à l'intérieur, et il me ramènera. Je descendrai arrêt pharmacie, et je marcherai sous la voûte des arbres, d'un pas rapide et sur, vers mon chez moi.
Mais je n'y suis pas encore, l'entassement de gens, qui n'ont plus qu'une idée en tête, à savoir : « arriver à destination » ou encore « qu'est ce que je fais après.. ? », n'est pas pour tout de suite. Le temps passe, une minute, cinq minutes. Pour tuer le temps, je sors une clope de son paquet écrasé. Un miracle. Le temps de trouver mon briquet, je pers encore cinq bonnes minutes. Finalement, j'suis pas si mal aujourd'hui. Du soleil, quasiment personne aux alentours maintenant que les heures d'affluences sont passées. Une bouffée, deux bouffées… J'suis déjà à la moitié de la clope. C'est même pas drôle. Quelle importance.. ?
Je sors mon carnet, cet espace de fouillis remplit de mon écriture et qui renferme tout ce que j'écris. Les premier jets, les idées en vrac, quelques poèmes finis… Je griffonne quelques idées et sensations diverses qui me sont venues à l'esprit : « un bruit de pas rapides de quelqu'un pressé », « un visage impatient typique de celui qui va rater un rendez-vous », un prénom… Des moments pris au hasard. Finalement j'écris sans m'arrêter. Les idées viennent et s'enchaînent, sans ordre précis. Les lignes se remplissent, presque sans que je m'en rende compte. Fin de la clope, je continue à écrire. Je tourne une page, des paragraphes que j'ordonneraient plus tard, une nouvelle probablement. Encore une, sans prétention aucune.
Un bruit prés de moi me fait brièvement lever les yeux. Un homme, que j'avais déjà vu auparavant, s'assied prés de moi. L'ennui doit sûrement le gagner, comme à tout le monde. J'entends le bruit caractéristique du paquet de cigarettes que l'on sort de sa poche, le bruit discret de l'ouverture du dit paquet, ainsi que le glissement de la clope choisie contre les feuillets qui le tapissent. Doucement, presque langoureusement, pour enfin sortir à l'air libre. Cet homme gras et moche est vêtu d'une chemise bleue clair, et d'un pantalon de couleur sombre. Des chaussures vernies a l'aspect usé chaussent ses pieds.
Brusquement, une odeur bien connue me monte à la gorge après avoir brûlée mes narines. Mon nez assiégé hurle à la torture. Cette odeur que je reconnaîtrais entre mille. Des larmes et des souvenirs assaillent mon visage. « Non, pas maintenant… » Cette fumée de cigarette à l'odeur si forte, si reconnaissable. Inoubliable. Une marque qui a laissée une marque indélébile dans mon esprit. Je serre les dents de rage, et retiens une goutte de tristesse qui menace de couler.
Retour en arrière. Je le revois, lui fumant une de ses habituelles Gitanes. Dans son fauteuil, en face de la télévision, le chien à ses pieds, tandis qu'un feu ronflant diffuse sa chaleur dans la maison.
Cet homme, cet inconnu de l'arrêt de bus, instinctivement, il me donne des frissons d'horreur pure. Je ne peux retenir un tremblement, mes mains et mes genoux ne sont plus dirigés par mon cerveau. Mais par un je ne sais quoi qui s'affole et ne veut pas se calmer… Il relâche lentement une nouvelle bouffée. « Putin, mais arrêtez ! Arrêtez ! » Je voudrais hurler, mais bien sûr je ne dis rien. Je ne bouge plus, contenant jusqu'à mes yeux qui se perdent dans le vide. L'odeur traîtresse me surprend totalement. J'aurais envie de frapper cet homme. Comme je le hais à cet instant précis… Un autre moment me revient en tête.
Retour en arrière. Il me regarde de ses yeux remplis de leur sévérité habituelle. Je me recroqueville sur moi-même tétanisée. Je devais avoir 10 ans, et sa silhouette imposante me réduisait au silence. Retour en arrière. Année 2002. Dans un hôpital, un homme se cramponne à la vie, gardant un air digne même dans ses derniers jours. Cet homme malgré tout, se meurt. Un cancer du poumon causé par de trop longues années de fumeur le ronge à petit feu. Ce cancer lui arrachera la vie quelques mois plus tard. La petite fille qui lui rend visite, elle est pas si petite en fait, elle doit avoir… 12 ou 13 ans. Elle sourit à cet homme, qu'elle craint tant. Ne vous méprenez pas, elle le craint car elle le respecte. Un amour mêlé de crainte…Voilà ce que… Je ressentais.
Jamais elle… Jamais je… J'ai toujours du mal à dire que c'était moi l'actrice de cette scène. Jamais je n'aurais pu croire que je ne le reverrais jamais après cette date. Après ce jour là. Le jour ou je l'ai revus, ou j'aurais du le revoir plutôt, la flamme de la vie s'était éteinte dans ses yeux. Le destin l'avait emmené avec lui. Aujourd'hui, mes sens se rappellent encore de cette odeur bien précise que je pensais avoir oubliée depuis longtemps. Malgré moi une larme solitaire coule le long de ma joue, pour enfin se perdre dans les replis de mes lèvres. Mes yeux pleins de haine ne peuvent qu'exprimer un dégoût pour cet inconnu. Il n'avait rien fait de mal.
Seulement lui aussi fumait des Gitanes, ces cigarettes à l'odeur si forte. Seulement, mon grand père fumait lui aussi des Gitanes. Jusqu'au jour de sa mort.
Octobre 2006.

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